mercredi 9 janvier 2013

Jacques Dubois, L'INSTITUTION DE LA LITTÉRATURE, Bruxelles, éditions Labor, 1978, 188 pages.

[Sur l'arbitraire de l'institution et les dissidences qui s'y forment dès son élaboration] 

Tout d'abord, plus l'institution est une organisation effective, répondant à des déterminations socio-économiques précises, et plus l'unification des pratiques littéraires s'inscrit dans des réalités. C'est ainsi que des produits différents dans leur origine et leur forme tendront de plus en plus à être assimilés par le mode de consommation auquel ils sont soumis. En second lieu, il subsiste toujours un décalage entre les pratiques et ce que l'institution dans son arbitraire codifie et reconnaît. C'est que le système n'est pas pourvu d'une logique suffisante pour contrôler efficacement tout ce sur quoi il prétend légiférer. Autrement dit, l'arbitraire étant contestable en son principe, des forces de contestation vont agir très tôt sur la structure institutionnelle et mettre en évidence les contradictions internes qu'elle entretient nécessairement.

p. 12


[Sur l'élaboration de l'institution littéraire au XIXe siècle, vision marxiste]

Mais s'il est permis de parler plus spécifiquement d'institution - en somme, dans un sens plus fort et plus précis du terme - à partir du XIXe siècle, c'est qu'à dater de cette époque, la sphère des pratiques littéraires accède, à l'intérieur du système de production bourgeois, à une autonomie et à une structuration inédites. Dès lors, la conscience de la littérature comme entité séparée et comme univers sacralisé va pouvoir se développer en même temps que se mettent en place des instances de légitimation et un code spécifique. Cette autonomisation est sans nul doute un phénomène complexe mais s'y manifeste principalement l'effet de cette division du travail qui est un élément central du système de production capitaliste.

p. 20.


[Sur l'autonomisation et la légitimation par les pairs] ---- Richard et Vivaldo dans Another Country.

Ce que Barthes laisse de côté mais que Sartre avait relevé, c'est qu'au cours du XIXe siècle, l'écrivain de l'institution a de plus en plus tendance à écrire pour ses pairs et pour un public limité d'initiés, lui qui s'est peu à peu coupé de sa classe. C'est de ses pairs qu'il obtient la reconnaissance : ce sont eux - qui sont aussi ses concurrents - qui admettent ou non sa production comme littéraire.

p. 26.


[Sur l'écrivain antagoniste, qui crée sur le mode du refus] ---- Adorno: l'art critique la société bourgeoise par sa simple existence désaprouvée par les puritains et les bien-pensants.

L'instauration d'un champ littéraire séparé et confronté à un domaine de production où prévalent les lois du marché conduit les écrivains à vivre leur travail et leur activité sur le mode du refus comme traduction d'un état d'exclusion - exclusion du champ social général et exclusion du circuit économique. Observons que c'est le point de vue que l'on retrouve sous une forme plus accentuée et plus polémique chez un théoricien comme T.W. Adorno. Dans sa Théorie esthétique, Adorno décrit l'autonomie de l'art en système bourgeois comme un fait d'émancipation qui est fonction de la conscience bourgeoise de la liberté en même temps que produit de la structure socio-économique. Il insiste sur le fait que, dans un premier temps, la bourgeoisie intègre l'art à la pratique sociale plus que toute classe dominante antérieure. Mais cet embourgeoisement a pour effet de créer une situation d'autonomie qui ne trouve à s'exprimer ensuite que dans un antagonisme: "L'art n'est social ni à cause du mode de sa production dans laquelle se concentre la dialectique des forces productives et des rapports de production, ni par l'origine social de son contenu thématique. Il le devient beaucoup plus par la position antagoniste qu'il adopte vis-à-vis de la société, et il n'occupe cette position qu'en tant qu'art autonome. En se cristallisant comme chose spécifique en soi au lieu de s'opposer aux normes sociales existantes et de se qualifier comme "socialement utile", il critique la société par le simple fait qu'il existe, ce que désapprouvent les puritains de toute obédience" (1974: 299). On ajoutera que l'écrivain assume, plus ou moins selon les cas, cette position antagoniste dans laquelle il est installé et qu'il s'exprime sur des modes variés et dans des formes toujours renouvelées. C'est à ce niveau qu'il peut le mieux donner la mesure de son travail créateur.

p. 30.


[Sur l'intertexte et la réception]

Il n'est pas de texte qui ne se compose en référence à une tradition et à une norme, reproduisant ainsi un grand Texte. De plus, le produit d'écriture ne prend sa réalité et son sens qu'à partir du moment où il est reçu, lu et parlé, même si c'est par un groupe restreint. Sous ces deux aspects déjà, la création cesse d'apparaître comme l'affaire d'un seul.

p. 81.


[Sur les notions de texte et de discours]

- lieu d'une production signifiante, le texte suppose une élaboration qui est procès transformateur de la signification; un tel procès ne peut être vu comme purement immanent: il ne se révèle que dans des effets de sens résultant d'une interaction entre les éléments textuels et une lecture;
- le texte ne peut être traité comme un objet clos. En particulier, il est toujours comme l'exemplaire d'entités plus vastes et plus générales que lui-même. On parlera à ce propos des discours dont il est la manifestation. Par discours, il faut entendre la forme générale d'un ensemble historiquement repérable des textes en même temps qu'un jeu de présuppositions régissant la production de ces textes particuliers en garantissant leur cohérence. On voit qu'un texte est toujours défini par les réseaux discursifs dans lesquels il est pris et qui ont pour rôle d'assurer sa lisibilité.

p. 152.


[Sur la société du texte (socialité) et la société hors texte]

Parlant le monde à travers une "société du texte", la fiction littéraire en thématise certains aspects, pas d'autres, plus les uns que les autres. Il demeure utile de procéder à l'examen de ces thèmes, dans la perspective d'y reconnaître une position sociologique du texte-auteur en regard de l'univers social et historique. Cela consiste encore à mettre en rapport les thématiques avec le projet idéologique dont elles sont la mise en scène fictive. 

p. 156



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