lundi 21 janvier 2013

Dominique Maingueneau, CONTRE SAINT PROUST OU LA FIN DE LA LITTÉRATURE, Paris, Belin, 2006, 187 pages

[Sur le dépassement de l'opposition entre lecture immanente et lecture socialisante]

Pour rompre avec cet état de choses, il faut contester cette coupure même entre un "extérieur" et un "intérieur" du texte, qui fait elle-même écho à celle entre un "moi social" et un "moi créateur". Plutôt que de se demander si la "vraie" littérature a son lieu dans le for intérieur du créateur ou dans les salons, dans l'individu ou dans le groupe, dans l'écriture intransitive ou dans les échanges ordinaires, il faut déjouer ce réseau d'oppositions qui fonde l'existence de deux disciplines, dont l'une prendrait en charge les œuvres et l'autre les circonstances de leur création.
p. 43

[Sur la notion de paratopie]

L'appartenance au "champ" littéraire n'est pas l'absence de tout lieu, mais plutôt une difficile négociation, dans le discours même, entre le lieu et le non-lieu: cette localisation parasitaire, cette appartenance paradoxale qui vit de l'impossibilité même de définir une véritable appartenance, nous avons proposé de la nommer paratopie. Selon les époques, selon les pays, elle prend des visages divers: aèdes nomades de l'antiquité grecque, parasites protégés des grands à l'époque classique, bohème qui s'opposent aux "bourgeois"...
 p. 67

Le mouvement paratopique investit le texte. Par ce que j'ai appelé "l'embrayage paratopique", l’œuvre montre ce qui la rend possible, configure un monde en réfléchissant les conditions de ce processus même de configuration. Duplicité constitutive d'une énonciation qui structure des contenus et qui, en même temps, réfléchit dans cette structuration les conditions qui rendent possible son propre avènement. À travers l'énonciation, le drame de la création et le drame représenté dans le texte s'étayent réciproquement. Cet "embrayage" prend les formes les plus variées, qui correspondent aux divers types de paratopies envisageables. Jouent par exemple le rôle d'"embrayeurs paratopiques" des personnages en excès de tout partage social: chevaliers errants, détectives, picaros... qui inscrivent la paratopie créatrice dans la fiction. Ils mettent en jeu le nomadisme fondamental d'un discours littéraire qui convertit en "lieu" la paratopie même qui le fait échapper à tout lieu. À l'instar de l'écrivain, le chevalier errant n'est pas celui qui possède un statut par le nom de son père, mais l'anonyme dont personne ne répond et qui se fait un nom par ses prouesses. Dans de tout autres univers, le valet des comédies d'intrigue, le renard des fabliaux, le cygne mallarméen, l'alabatros baudelairien [symbole du poète/écrivain] ou les gitans sont autant d'embrayeurs.
p. 73

[Sur le lecteur universitaire]

Aujourd'hui encore, bien souvent l'écart entre les universitaires littéraires et les critiques des magazines ou des revues littéraires n'est pas bien grand: c'est armés pour l'essentiel de leur seule intuition et de leur culture que les uns et les autres se confrontent aux textes. L'exégète universitaire classique - celui qui ne réfléchit pas sur les méthodes mais assimile par imprégnation un certain nombre de routines de commentaire - est lui aussi avant tout un lecteur attentif: il circule librement à travers les oeuvres, à la recherche d'indices qui lui permettent de construire ou d'étayer une interprétation. Sa démarche n'obéit en général à aucune stratégie heuristique explicite et reproductible.
p. 115

[Sur le "double langage des études littéraires]

Dans cette situation très délicate, on voit se multiplier les modes d'énonciation contournés. Le littéraire doit en effet conférer à sa parole certains attributs des sciences humaines et sociales, qu'il récuse pour être un véritable herméneute, toujours au-delà des discours de savoir qu'il convoque. Il doit simuler sans simulation la démarche de savoirs que dans le même mouvement il disqualifie. Son discours se fait au gré des conjonctures narratologique, linguistique, sociologique, psychanalytique, pragmatique, énonciatif, cognitiviste..., mais sans jamais se soumettre réellement aux contraintes de ces disciplines. L'emploi d'un terme comme "lecture" est à ce propos tout à fait significatif: un littéraire ne pratique pas la sociologie de la littérature, il fait une "lecture sociologique" des œuvres. Formulation qui présente l'avantage d'invoquer la caution de la sociologie, tout en préservant l'excès qui légitime la relation herméneutique: elle laisse entendre que c'est une lecture parmi tant d'autres d'une œuvre qui de toute façon est inépuisable.
p. 129-130

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