dimanche 27 février 2011

Vincent Jouve, L'EFFET-PERSONNAGE DANS LE ROMAN, Paris, Presses universitaires de France, 1992, 271 pages.

L'intertextualité, réservée à l'énoncé chez Bakhtine, peut fort bien - à partir de la définition kristévienne - s'appliquer aux personnages. Ainsi, du point de vue du lecteur, la figure romanesque est rarement perçue comme une créature originelle, mais rappelle souvent, de manière plus ou moins implicite, d'autres figures issues d'autres textes. Le personnage ne se réduit pas à ce que le roman nous dit de lui: c'est en interférant avec d'autres figures qu'il acquiert un contenu représentatif. S'il est donc exact que le lecteur visualise le personnage en s'appuyant sur les données de son monde d'expérience, cette matérialisation optique est corrigée par sa compétence intertextuelle. La représentation de Frédéric Moreau en "jeune homme aux cheveux longs" est largement influencée par la figure de l'adolescent romantique en proie au "mal du siècle" tel qu'on le rencontre fréquemment dans la littérature de l'époque.
L'intertextualité du personnage est d'autant plus intéressante qu'elle a un champ d'action très large. Elle peut faire intervenir dans la représentation non seulement des personnages livresques (romanesques ou non), mais aussi des personnages fictifs non livresques (personnages de cinéma, par exemple), voire des personnages "réels", vivant ou non, appartenant au monde de référence du lecteur. Ainsi Vautrin, le bagnard de La Comédie humaine qui apparaît dans la trilogie: Le Père Goriot, Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes, est construit par le lecteur à partir d'un conglomérat de sèmes et d'images où viennent se croiser des figures très diverses. Aux yeux d'un lecteur du XXe siècle, Vautrin est inévitablement relu à travers le "Chourineur", le forçat repenti des Mystères de Paris d'Eugène Sue. Il renvoie, d'autre part, à une série de figures mythiques: par sa carrure exceptionnelle et sa force morale mise au service du crime, il apparaît comme une sorte de surhomme prométhéen. Ressurgissant chaque fois qu'on le croit mort, il rappelle également la figure du revenant échappé de "la maison des morts". Enfin, on ne peut manquer de le comparer à Vidocq, bagnard promu chef de la sureté, personnage historique devenu légendaire, dont la popularité au XIXe siècle était considérable.
La dimension intertextuelle du personnage demeure, on le voit, assez libre et relative à la compétence de chaque lecteur. Le texte peut toutefois orienter de façon décisive l'identité intertextuelle des figures qu'il met en scène. [...] L'intertextualité du personnage peut, au lieu d'être harmonisante, se donner comme antiphrase. Si le prénom d'Albine renvoie à la pureté de l'héroïne, celui de Fortuné, désignant un personnage sans ressources, brouille ironiquement la perception du lecteur. La valeur de l'intertextualité réside donc autant dans l'énonciation que dans l'énoncé. Ce sont les modalités de la "mise en texte" qui indiquent la fonction (motivation concordante ou écart discordant) de la référence intertextuelle.
(p. 48-50)

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