mercredi 1 décembre 2010

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Une fois accordée leur juste place aux traces autobiographiques, ce que l'on sait sur la poétique de l'auteur et qui est contenu dans les entrevues qu'il a accordées, dans son journal, dans des articles ou des essais, peut servir à remonter le fil d'une esthétique correspondant ou non à celle de son personnage d'écrivain. Ce matériel secondaire peut faire réfléchir sur ce qui est ou n'est pas resté dans le texte romanesque, de la même manière que la critique générique informe sur les traces d'un processus d'écriture. Le rapport qu'essaie détablir toute sociocritique des textes entre réel et fictionnel touche la question du point de rencontre entre l'objet de l'analyse et le réservoir des correspondances référentielles. Pour ce faire, il est essentiel de distinguer la référence extra-textuelle de la référence créée par le texte. Pour identifier cette dernière, la sociocrtitique parle du référenciel, qu'elle oppose au référentiel. Le va-et-vient entre le texte et la société s'exprime par la représentation de celle-ci dans le texte, et c'est cette société de référence qui fait l'objet de l'analyse.
(p. 478-479) 

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Le fait de savoir que tel détail de l'information romanesque a des sources biographiques qui amènent à mieux connaître la vie de l'auteur - vie qui, dans le cas d'auteurs contemporains, est souvent de notoriété publique - relève de l'anecdotique. Le caractère autobiographique de la figure ne confère ni plus ni moins de valeur au texte; d'une certaine manière, tout écrivain écrit à partir de ce qu'il connaît. Par ailleurs, on ne peut nier que les plus grandes figures d'écrivain fictif sont souvent d'inspiration autobiographique, même si, du strict point de vue philosophique, dire qui l'on est pose déjà problème. Ce n'est pas rare qu'un personnage a le même âge, exerce la même profession, habite le même quartier ou a fait les mêmes voyages que son auteur, qu'il est, de fait, son double. Même s'il porte le nom de l'auteur, il est toujours "autre". L'auteur peut investir en lui sa propre subjectivité en lui attribuant des traits d'identité civile opposés aux siens, et le roman contemporain ne manque pas de mettre toutes ces nuances à son programme, notamment à travers l'autofiction.
(p. 477)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Dans Intérieurs du Nouveau Monde, Pierre Nepveu analyse certaines idées préconçues au sujet de la littérature américaine - états-unienne, canadienne et québécoise - et en dénonce le point de vue quelquefois raccourci. Il préfère chercher la source de l'anti-intellectualisme dans le manque de l'Europe et dans la solitude du rêve américain. En comparant un à un les romans qui mettent en texte le discours sur l'écrivain et l'écriture, on voit apparaître en effet un être profondément solitaire, qui veut faire oeuvre intellectuelle à l'encontre d'un environnement physique et d'un espace négateurs d'une sociabilité cohérente et consensuelle par excès de vastitude; un territoire dont l'immensité, loin d'être stimulante, est la réitération de la condition de l'homme qui cherche depuis son origine à communiquer, à bâtir et à se dire à travers une culture qui puisse le mettre en contact avec l'Autre. L'arrachement de l'Europe reste un écueil, une blessure dont la littérature porte la trace.
(p. 380-381)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Le personnage romanesque se définit par sa complexité, qui est faite de désirs exprimés et refoulés, de l'exposé d'un idéal poétique en même temps que de la représentation d'une réalité. Or, si le roman québécois aime jouer avec les formes en s'attachant à démontrer la linéarité de l'intrigue et à mettre en scène le littéraire, c'est le cas, a fortiori, du roman de l'écrivain, qui est, en dehors de toute étiquette postmoderne, un roman réflexif et philosophique, un roman du questionnement. Depuis Cervantès, depuis son origine même, le roman pose la question de sa définition, de son rôle, de son inspiration et de sa poétique. La réalité, le vraisemblable, la vie, furent désignés, dès Aristote, comme objets de représentation artistique. Suivant cet idéal, la Beauté est l'expression de la Vérité.
Ce rapport conflictuel entre réalité et fiction est au centre de la réflexion romanesque, en particulier depuis la rupture moderniste initiée par Baudelaire, et il touche directement la poétique du roman de l'écrivain. Ainsi, outre la légitimation de la parole individuelle et collective, une des questions qui traversent le corpus et que pose l'œuvre de Jacques Poulin, est celle de l'inspiration. Qu'est-ce qu'une bonne histoire? Comment plaire au lecteur? Comment être un créateur de héros tout en étant, comme Hemingway, un héros "dans la vie"? Si la représentation du littéraire et la mise en scène de l'écrivain et de l'écriture contribuent à détruire l'illusion réaliste, cette illusion demeure un idéal nostalgique poursuivi dans la difficulté même de l'écriture quotidienne, et c'est ce que Poulin s'est attaché à décrire dans Le vieux chagrin.
[...]
À travers la représentation de l'écrivain, les auteurs se positionnent sur l'échiquier littéraire en posant des questions à la profession elle-même: l'écrivain aujourd'hui, sous ses multiples chapeaux, qui doit-il être et que doit-il peindre pour mériter son nom? Quelle mission justifie encore l'acte d'écrire? Or, même si l'idéal de Vérité traverse l'histoire du roman, il s'accompagne toujours du devoir complémentaire de divertir, et c'est cette tâche, ce rôle de divertisseur et d'enchanteur du public lecteur, cette condition minimale de l'existence romanesque, qui préoccupe le héros-écrivain poulinien. Avant d'enseigner, d'instruire, de "peindre le réel", il veut d'abord plaire, de préférence à une lectrice idéale, à une jeune femme qui dévore les livres, qui aime l'écrivain et qui en tombe amoureuse après avoir lu ses histoires.
(p. 217-218)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

J'utiliserai, pour désigner l'écrivain fictif, les mots personnage, figure et héros, sans pourtant prétendre à leur équivalence. Même si la figure est plus large que le personnage et évoque le terme anglais figure, il est justifié de l'utiliser puisque les personnages seront décrits aussi dans leur structure textuelle, ce qui fait d'eux des figures du texte.
(p. 79)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

La lecture critique doit permettre un aller-retour efficace entre, d'une part, ces modèles historiques, ce bagage discursif, cet imaginaire social, ces fantasmes collectifs, et, d'autre part, la mise en texte; mise en texte qui sera aussi appelée fictionnalisation, lorsqu'elle dépasse la simple transcription du discours social et devient une forme d'esthétisation.
(p. 57)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Le personnage de l'écrivain est l'un des meilleurs angles d'analyse des problèmes suscités par l'esthétique romanesque. Le personnage ne se limite pas à réfléchir sur lui-même. Il interroge en même temps la littérature et ses institutions. Aussi y a-t-il lieu de mettre dans une catégorie distincte les cas où le narrateur raconte sa propre histoire ou encore celle d'un autre personnage qui se trouve en position de témoin, comme dans Lolita de Nabokov ou Un Joualonais sa Joualonie de Marie-Claire Blais. Dans ce dernier roman, c'est la focalisation interne qui fait du narrateur un "écrivain" - en vérité plus scripteur qu'écrivain - par la seule opération du récit, sans égard à la question de savoir s'il est écrivain de profession. Il faut distinguer ces textes de ceux qui racontent l'histoire d'un "véritable" écrivain. Le premier procédé est assimilable à de la métafiction ou à de la métanarration, sur lesquelles ont été publiées plusieurs recherches américaines. Le second procédé met en avant des personnages dont l'écriture est l'activité principale (écrivains de profession) ou occasionnelle (écrivains exerçant une autre profession).
(p. 55)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

La sociocritique insiste sur l'idée que les représentations romanesques sont tirées d'imaginaires qui se construisent dans l'extra-texte et qui circulent dans le discours social avant d'être "traitées" par les textes.
(p. 45-46)

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Il m'apparaissait évident qu'une étude des représentations de l'écrivain dans le roman québécois pouvait fournir une matière abondante permettant de creuser des question fondamentales sur ses personnifications et son statut, notamment par l'analyse du discours des personnages. Ce qui ouvrait la voie à une étude des discours culturels et littéraires, à l'examen du rôle de l'intellectuel et de l'artiste, à la représentation d'un panorama des influences littéraires, enfin à l'explicitation d'une poétique de l'écriture propre au roman québécois.
(p. 29)