jeudi 18 novembre 2010

Le constat

Commençons avec une question: pourquoi Henry Bech écrit-il à John Updike que, si ce dernier ne peut s'empêcher de commettre cette indécence littéraire consistant à écrire sur un écrivain, mieux vaut que cela soit à propos de lui, le personnage Bech, qu'à propos de lui-même, l'auteur Updike? Ici, dans une joute métatextuelle de mise en abyme difficile à résoudre, la créature s'adresse à son créateur et se pose en juge de la création dont il sera le "héros". Dans sa lettre à l'auteur, Bech nous dit deux choses intéressantes: d'abord, il condamne l'effort de "John Updike", à la fois auteur réel du livre que nous avons entre les mains et auteur actantiel du récit que nous lisons, en le taxant d'indécence (dans l'anglais original: "the artistic indecency", qui revêt ici le sens de "faux-pas", de geste malheureux); pour Henry Bech, écrire sur un écrivain, c'est commettre une faute de goût: cela ne se fait pas, c'est facile. Ensuite, il convient qu'une fois le projet enclenché, une fois la faute commise, il est somme toute préférable de parler d'autrui que de parler de soi. De cette façon la faute sera moins grande, puisque, s'écartant de l'auto-représentation, on aura au moins fait preuve d'imagination et d'invention.
Précisant qu'il n'intentera pas de poursuites judiciaires à l'endroit de John Updike, Henry Bech conclut sa lettre à l'auteur de Bech: A Book avec cette phrase, révélatrice de l'estime qu'il porte à l'œuvre littéraire dont il fait l'objet: "I don't suppose your publishing this little jeu of a book will do either of us drastic harm." Abaissant ainsi le livre au niveau d'un "jeu", d'une bagatelle, Bech lui enlève sa qualité littéraire et le relègue au niveau d'un voyeurisme fade qui ne lui plaît guère, sa vie privée y étant étalée au grand jour. Mais ce n'est pas tout. La stratégie textuelle complexe déployée ici par Updike à travers la voix de son personnage est évidemment une condamnation et une légitimation de son propre effort, mais c'est également un rappel sur le mode ironique de la thématique littéraire du personnage-écrivain.
Or, si tout porte à croire que l'histoire littéraire occidentale a habitué le lecteur à une représentation de l'écrivain dans le récit lui-même, dans un effort grandissant de thématiser et de mettre en scène l'écriture, le métier d'écrivain et le champ littéraire, Updike désamorce cette tradition en qualifiant son propre livre, par l'entremise de son juge Bech, d'indécence et de "jeu". L'Américain qu'il est utilise même le gallicisme et la mise entre guillemets afin d'accentuer l'aspect puéril de l'entreprise, en ce qu'elle a d'auto-indulgente et de faussement intellectuelle.

La thèse que j'envisage d'écrire part d'un constat que j'ai fait en cours de rédaction de mon mémoire, qui s'interrogeait sur les problèmes de l'ambition et de la démesure dans l'imaginaire du romancier américain, à travers une histoire du phénomène du Grand Roman Américain. Au fil de mes lectures des grands récits canoniques, je me suis aperçu qu'il y avait eu, au cours de l'histoire littéraire des États-Unis, assez peu de romans mettant en scène des personnages de romanciers, contrairement à la profusion de ce genre de récit dans d'autre traditions littéraires nationales, comme au Québec ou dans les Antilles, par exemple. C'est comme si l'imaginaire du romancier américain s'était construit en se tenant loin de cette auto-représentation dans et par l'écriture qui caractérise d'abord, selon plusieurs, la modernité littéraire (dans la pratique de la mise en abyme proustienne et joycienne) et qu'on relit ensuite énormément à l'avènement de la postmodernité via des concepts comme la métafiction et l'autofiction. Le personnage-écrivain, qu'il soit narrateur, protagoniste, héros, personnage secondaire s'est répandu comme une traînée de poudre un peu partout dans le monde, mais il n'a pas pris racine aux États-Unis. Il a évidemment donné lieu à de grandes œuvres, mais je ne crois pas qu'il soit possible de parler d'une prolifération, comme l'on fait André Belleau et ensuite Roseline Tremblay pour le personnage-écrivain dans le roman québécois.
Prenons par exemple la génération de ces grands explorateurs de la métafiction et du postmodernisme américain: il n'y a pas de représentation d'écrivain chez Donald Barthelme, du moins pas dans ses romans. Il n'y en a pas non plus chez Robert Coover, ni chez Thomas Pynchon, ni chez E. L. Doctorow. Ces écrivains ont presque toujours consacré leurs narrations et leurs fictions à des personnages d'excentriques, certes, mais d'excentriques, si l'on veut, non-littéraires. La mise en abyme, chez eux, et l'auto-référentialité, se sont faites ailleurs que dans une exploration du récit spéculaire. Comme leurs grands prédécesseurs, de la fin du romantisme chez Hawthorne au modernisme chez Stein, en passant par le naturalisme de Dreiser ou de Howells, ils n'ont pas été tentés par cette aventure de l'auto-représentation. 
Bien sûr, on pense tout de suite à de grandes exceptions comme Philip Roth ou Paul Auster, qui ont créé des personnages et des alter-égos incontournables dans l'histoire de la littérature américaine, et ce sont elles qui me permettront de constituer un corpus afin d'explorer ces figures dans les textes et ce qu'elles peuvent nous apprendre sur les différentes stratégies adoptées par les écrivains américains au fil du temps afin de se positionner et de positionner leurs œuvres en marge du discours dominant.

Ainsi, c'est à partir de ce constat initial que je propose la synthèse suivante de ma problématique: l'histoire littéraire étant toujours à refaire, il s'agira de rédiger une thèse d’allégeance sociocritique qui, en prenant comme points de repères historiques différentes incarnations de romanciers dans les fictions, et grâce à des analyses de textes pointues, éclairera les postures intellectuelles et sociales assumées par différents écrivains des États-Unis face au discours dominant et aux idéologies véhiculées au fil du temps.