mercredi 1 décembre 2010

Roseline Tremblay, L'ÉCRIVAIN IMAGINAIRE; essai sur le roman québécois 1960-1995, Montréal, Éditions Hurtubise HMH, 2004, 600 pages

Le personnage romanesque se définit par sa complexité, qui est faite de désirs exprimés et refoulés, de l'exposé d'un idéal poétique en même temps que de la représentation d'une réalité. Or, si le roman québécois aime jouer avec les formes en s'attachant à démontrer la linéarité de l'intrigue et à mettre en scène le littéraire, c'est le cas, a fortiori, du roman de l'écrivain, qui est, en dehors de toute étiquette postmoderne, un roman réflexif et philosophique, un roman du questionnement. Depuis Cervantès, depuis son origine même, le roman pose la question de sa définition, de son rôle, de son inspiration et de sa poétique. La réalité, le vraisemblable, la vie, furent désignés, dès Aristote, comme objets de représentation artistique. Suivant cet idéal, la Beauté est l'expression de la Vérité.
Ce rapport conflictuel entre réalité et fiction est au centre de la réflexion romanesque, en particulier depuis la rupture moderniste initiée par Baudelaire, et il touche directement la poétique du roman de l'écrivain. Ainsi, outre la légitimation de la parole individuelle et collective, une des questions qui traversent le corpus et que pose l'œuvre de Jacques Poulin, est celle de l'inspiration. Qu'est-ce qu'une bonne histoire? Comment plaire au lecteur? Comment être un créateur de héros tout en étant, comme Hemingway, un héros "dans la vie"? Si la représentation du littéraire et la mise en scène de l'écrivain et de l'écriture contribuent à détruire l'illusion réaliste, cette illusion demeure un idéal nostalgique poursuivi dans la difficulté même de l'écriture quotidienne, et c'est ce que Poulin s'est attaché à décrire dans Le vieux chagrin.
[...]
À travers la représentation de l'écrivain, les auteurs se positionnent sur l'échiquier littéraire en posant des questions à la profession elle-même: l'écrivain aujourd'hui, sous ses multiples chapeaux, qui doit-il être et que doit-il peindre pour mériter son nom? Quelle mission justifie encore l'acte d'écrire? Or, même si l'idéal de Vérité traverse l'histoire du roman, il s'accompagne toujours du devoir complémentaire de divertir, et c'est cette tâche, ce rôle de divertisseur et d'enchanteur du public lecteur, cette condition minimale de l'existence romanesque, qui préoccupe le héros-écrivain poulinien. Avant d'enseigner, d'instruire, de "peindre le réel", il veut d'abord plaire, de préférence à une lectrice idéale, à une jeune femme qui dévore les livres, qui aime l'écrivain et qui en tombe amoureuse après avoir lu ses histoires.
(p. 217-218)

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