dimanche 27 juin 2010

Nathalie Heinich ÊTRE ÉCRIVAIN, La Découverte, Paris, 2000

On aura compris, enfin, que le sociologue peut se donner pour objet ces deux niveaux de rapport à l'expérience - le descriptif et le normatif, le réel et les représentations -, puisqu'ils font tous deux partie de la réalité. Mais c'est à deux conditions: d'une part, il lui faut soigneusement dissocier ces registres énonciatifs, en prenant en compte le contexte de ces positions de principes ou de ces comptes-rendus; et d'autre part, il lui faut s'abstenir de toute réduction critique, soit par la minimisation des aspects de l'expérience qui ne correspondraient pas aux valeurs qui sont les siennes, soit par la réduction des valeurs défendues par les acteurs à des illusions qui démentiraient le réel des "mythes" ou des "idéologies" ayant pour fonction - comme le soutenait Barthes - de transformer l'histoire en nature ou - comme le soutient la pensée marxiste et néomarxiste - les intérêts privés en idéologies générales. Les valeurs sont à considérer par le sociologue comme un élément fondamental de la vie sociale, qu'il n'a pas à défendre, ni a critiquer mais seulement à analyser. Elles ne relèvent d'ailleurs pas d'une épreuve de vérité, mais d'une épreuve de cohérence: une valeur n'est ni vraie ni fausse, mais elle est, au mieux, plus ou moins cohérente avec d'autres valeurs, avec les actions qui visent à la réaliser, et avec l'état des choses.
C'est pourquoi il nous a fallu nous abstenir, tout au long de cette analyse, de lire les propos tenus par les intéressés à travers l'hypothèse du soupçon, qui amènerait à supposer qu'en s'exprimant sur les différentes dimensions de leur identité, les écrivains pourraient mentir ou, tout au moins, exagérer. Car il n'en resterait pas moins que ces discours, du seul fait qu'ils sont produits, sont congruents avec l'état d'écrivain tel que les intéressés sont en mesure de se le représenter ou de le présenter à autrui: ce en quoi cette représentation a une cohérence, et un sens.
(p. 305-306)

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