dimanche 27 juin 2010

Nathalie Heinich ÊTRE ÉCRIVAIN, La Découverte, Paris, 2000

Or ce qui, dans ces entretiens, apparaît de façon récurrente, c'est l'identification aux personnes des auteurs, présentées sans réserve comme des modèles ou des références en matière de comportement: comme si le lien avec la tradition, problématique au niveau d'une œuvre qui se doit d'être originale, devenait dicible et même revendiquable au niveau de la personne, ainsi capable d'accrocher à des noms son sentiment, ou son désir, d'appartenance.
Ainsi les plus grands noms sont invoqués non comme modèles d'écriture mais comme modèles de vie, y compris au niveau le plus trivial de l'existence quotidienne [...].
Les grandes personnalités littéraires peuvent être invoquées aussi comme modèles de comportement en tant qu'écrivain: par exemple dans le rapport à la publication [...], ou avec les médias [...] Enfin, certaines misères matérielles, qui dans le monde ordinaire représenteraient une déchéance, trouvent une atténuation voire une justification dans l'invocation de ceux qui, par leur grandeur en tant qu'écrivains, ont donné à la pauvreté des lettres de noblesse [...].
Articulant la solitude de l'écriture avec l'aspiration à l'universalité littéraire, la référence récurrente aux noms propres d'écrivains est le lieu d'un possible compromis entre l'exigence d'une singularité de l'œuvre et la nostalgie d'une communauté de personnes. Et elle est, en même temps, un outil de modélisation d'une identité à la fois fortement investie et largement indéterminée, et qui ne peut se couler dans des formes collectives, subsumées sous le nom commun d'"écrivain", qu'à condition de les individualiser par l'imposition du nom propre affiché par la signature.
(p. 153-155)

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